La carrière. On parle souvent de carrière comme d’un trajet assez simple à comprendre.
On se forme à un métier, on entre dans une fonction, puis on progresse.
Apprentissage, école, université, premier poste, montée en compétence, évolution.
Dans beaucoup de domaines, le chemin est visible assez tôt.
Ensuite, il y a les circonvolutions, au rythme des aléas de la vie. On change de travail, on change de secteur, on se forme, ...
Mais il y a quand même des standards.
Pour le marketing, on fait des études de marketing.
Pour les RH, on fait des études RH.
Pour être ingénieur, on fait une école d'ingénieur.
Et pour la stratégie ? On fait quelles études ?
Il est où le bac+1 "stratégie" qui aboutira au bac+5 "stratège" ? Ce parcours n'existe pas, car la stratégie ne fonctionne pas comme ça.
On ne fait pas un master pour devenir stratège, avant de répondre à une offre intitulée “stratège”.
Aucun DRH ne rédige une fiche de poste cherchant un stratège qui a fait des études de stratégie qui a commencé par stratège junior, puis stratège senior, et ensuite stratège confirmé.
Il y a des formations avec l'intitulé "stratégie de ..." ou des cours de stratégie, mais ces programmes sont la plupart du temps adossés à un métier.
Les entreprises recrutent des responsables marketing, des planners, des consultants, des directeurs de marque, des chefs de produit, des profils business ou communication qui ont été probablement formés à la stratégie.
Elles recrutent rarement “un stratège” comme on recruterait un comptable, un juriste ou un développeur.
Il y a des métiers dont l'intitulé ramène à la stratégie, mais la stratégie n'est donc pas un métier.
C’est ce qui rend cette carrière à la fois plus floue, peut-être plus incertaine, mais sacrément passionnante. La stratégie est moins un métier qu’une compétence, ou une passion. Une manière de voir, de relier, de hiérarchiser, de choisir. C’est la capacité à analyser une situation pour mieux en comprendre les forces sous-jacentes, à repérer ce qui compte vraiment, puis à décider dans quelle direction aller.
Et une compétence, contrairement à un métier, ne suit pas une ligne droite. On ne “débute” pas stratège. On le devient souvent par accumulation. Par expérience. Par exposition à des problèmes complexes. Par confrontation à la réalité d’un marché, d’une marque, d’une organisation, d’une concurrence, d’un client, d’un produit.
Par hasard ? Autrement dit : on arrive à la stratégie par des détours. Certains y viennent par le marketing. D’autres par la communication, le conseil, le produit, la création, la data, le commercial ou même la direction générale. Ils n’ont pas tous le même parcours, mais ils développent peu à peu la même capacité : prendre du recul, faire des choix, donner une direction.
Le stratège est donc un transfuge. Il n'a pas appris une recette, il a collectionné des angles de vue.
C’est pour cela que la carrière du stratège est si particulière. Elle n’est pas linéaire. Elle est faite de bifurcations, de déplacements, de postes hybrides, parfois de périodes de doute aussi. On avance moins par titre que par profondeur de regard. Moins par ancienneté que par qualité de jugement. C’est déroutant pour ceux qui cherchent une trajectoire claire.
Et c'est trop complexe pour ceux qui veulent en faire leur carrière :
"je veux devenir stratège !" me disaient certains candidats en 1ere année d'emlyon. OK, mais cela veut dire quoi selon vous ?
Mais c’est aussi ce qui fait la valeur du stratège : il ne sort pas d’un moule. Au fond, une carrière de stratège ressemble moins à une échelle qu’à une cartographie. Il ne s’agit pas simplement de monter. Il s’agit d’explorer, de relier, de comprendre, puis d’apprendre à orienter les autres.
De créer des liens, d'identifier des patterns, là où ils sont trop subtiles pour être visibles.
Et c’est peut-être ça, le vrai sujet : certaines carrières se construisent par spécialisation. D’autres se construisent par lucidité. La stratégie appartient clairement à la seconde catégorie. La stratégie n’est pas un métier, c’est une trajectoire. C'est la mienne.
Me pardonnerez-vous cette déclaration d'amour ?
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
