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L'IA se propage de plus en plus rapidement dans nos sociétés, et si vous en voulez une preuve concrète, c'est très simple : il est devenu impossible de suivre l'actualité de l'IA de manière exhaustive. Il se passe constamment tellement de choses, qu'il est impossible de suivre.
Chaque jour plusieurs nouveaux modèles sortent, plusieurs nouveaux services apparaissent, plusieurs technologies concurrentes se révèlent.
L'actualité est d'une densité folle, aussi bien sur le plan technologique, que sociologique ou même politique.
Mais l'un des versants les plus cruciaux est celui de la robotique.
Si l'IA continue à se propager à cette vitesse, le secteur de la production de robots, qui est déjà très dynamique, va littéralement exploser.
En effet, l'IA est ce qu'il manque aux robots pour devenir parfaitement polyvalents. Donc dans les usines, dans les lieux de fabrication, l'automatisation va devenir la norme.
Jusqu'ici, le robot industriel était un spécialiste borné. Il soudait, peignait, vissait, toujours le même geste au même endroit.
Le reprogrammer pour qu'il soit toujours en phase avec les tâches demandées prenait du temps, coûtait cher, et le déplacer et le réadapter coûtait davantage encore.
C'est pour cette raison que l'humain restait indispensable partout où la tâche changeait.
Partout où il y avait de la versatilité, l'humain s'imposait. Même secondé par des robots, l'autonomie totale était impossible et l'humain restait présent. Les chaînes de production automobile en sont un excellent exemple.
L'IA lève précisément ce verrou. Elle donne au bras mécanique la capacité de voir, de comprendre une consigne, de s'adapter à une pièce qu'il n'a jamais rencontrée.
Le robot cesse d'être un outil presque passif face à la tâche, il devient un employé, il commence à savoir s'adapter aux variations des contraintes.
Un employé qui ne dort pas, ne fait pas grève, ne tombe jamais malade. Et qui ne reçoit pas de fiche de paie.
Sauf que cela pose un problème majeur pour nos sociétés, construites sur le travail.
Et pour mesurer ce que cela implique, il faut revenir à la façon dont notre modèle social a été construit.
La Sécurité sociale naît en 1945 sur un principe simple : chacun contribue selon ses moyens et reçoit selon ses besoins.
Mais la contribution n'est pas prélevée sur une somme épargnée par chacun, elle est prélevée sur le salaire.
Employeurs et salariés versent des cotisations proportionnelles à la rémunération, et ces cotisations financent les différentes branches du système.
La branche maladie rembourse les soins de tous, y compris de ceux qui ne travaillent pas.
La branche famille verse les allocations familiales.
La branche accidents du travail couvre les risques professionnels.
La branche vieillesse paie les retraites, selon un mécanisme de répartition : les cotisations des actifs d'aujourd'hui financent directement les pensions des retraités d'aujourd'hui. Rien n'est mis de côté. Tout est redistribué dans l'année.
Quant à l'assurance chômage, c'est la même logique : ce sont les cotisations calculées sur les salaires qui indemnisent ceux qui ont perdu leur emploi.
Au fil des décennies, notre société a changé mais ce socle n'a pas bougé. Selon le COR, en 2024, sur les 405 milliards de ressources, environ les deux tiers du système de retraite français proviennent encore de cotisations assises sur les revenus du travail.
Autrement dit, les travailleurs et les entreprises payent pour l'ensemble de la population.
Celui qui travaille finance celui qui est malade, celui qui élève des enfants, celui qui cherche un emploi, celui qui a fini sa carrière.
Tout repose sur le travail.
Et si le travail change, tout change. Si celui qui travaille n'est plus un cotisant, alors qui va cotiser ?
Chaque poste remplacé par une machine est un cotisant qui disparaît.
La valeur continue d'être produite, souvent en plus grande quantité, mais elle ne prend plus la forme d'un salaire.
Elle devient marge, dividende, facture versée à un fournisseur de technologie, parfois établi hors de nos frontières.
Là encore, aucun jugement de valeur de ma part à ce stade, nous en parlerons en commentaire, mais il y a un point qui est incontournable : notre système repose sur la création de valeur liée au travail, si la création de valeur en est découplée, notre système ne sait plus la saisir.
Le paradoxe est vertigineux. On n'aura jamais autant produit, et on n'aura jamais eu autant de mal à financer ceux qui ne produisent pas.
Il y a plus grave.
Le robot sait fabriquer une voiture, mais qui va l'acheter ?
Car si les gens ne travaillent, si la population ne génère plus de revenus, qui va consommer les biens produits par les machines ?
Alors que faut-il faire ? Taxer les robots sur la production de valeur ajoutée ? Payer les gens qui ne travaillent plus, car il faut absolument qu'ils restent des consommateurs, ou notre système s'effondre ?
Six options reviennent constamment. Les voici, de la plus réaliste à la plus fantasque
Financer par la valeur ajoutée :
La voie la plus probable consiste à déplacer le financement du salaire vers la valeur ajoutée elle-même, quelle que soit la façon dont elle est produite. La CSG a amorcé ce mouvement. Une cotisation assise sur la valeur ajoutée des entreprises le prolongerait. Elle a le mérite d'être neutre technologiquement. Son défaut est de peser sur la compétitivité, ou sur la consommation si l'on passe par une TVA sociale.
Taxer le robot :
Voici l'idée qui paraît la plus évidente, et elle a eu ses défenseurs. Bill Gates l'a proposée en 2017, Benoît Hamon en a fait un marqueur de sa campagne présidentielle la même année. Le Parlement européen l'a pourtant écartée en février 2017, et la Corée du Sud s'est contentée de réduire ses avantages fiscaux à l'automatisation. En effet, cette approche est complexe. Dans les faits, qu'est-ce qu'un robot ? Un bras articulé, un logiciel, un lave-vaisselle ? Et comment éviter de pénaliser précisément les entreprises qui se modernisent, au profit de celles qui produiront ailleurs ?
Taxer le calcul et l'énergie :
Si la valeur se crée désormais dans les centres de données, une contribution pourrait être assise sur la puissance de calcul ou l'énergie consommée par l'IA. L'assiette est mesurable et suit exactement la courbe de l'automatisation. Mais le calcul n'a pas de frontières. Il se loue en quelques clics dans le pays le moins exigeant.
Le revenu universel :
Verser à chacun un revenu inconditionnel, financé par les gains de productivité, pour que la demande ne s'effondre pas. En économie, cela a un nom : "helicopter money". C'est la réponse directe à l'impératif de maintenir des consommateurs. Son coût est colossal à l'instant t, mais il permet de garder une dynamique de consommation. Mais il soulève une question : que devient une société dans laquelle le travail n'est plus le principal vecteur d'appartenance ?
Le dividende de l'automatisation :
Plutôt que de taxer les machines, en devenir propriétaires. Un fonds public détiendrait des parts des entreprises automatisées et reverserait un dividende à chaque citoyen. Le modèle existe déjà à petite échelle : c'est surprenant mais l'Alaska verse depuis 1982 un dividende annuel à ses résidents, tiré de sa rente pétrolière, une forme de compensation pour la richesse générée, avec les inconvénients afférents. Remplacez le pétrole par les robots, et chaque Français devient actionnaire de l'usine qui l'a remplacé. Reste à trouver le capital de départ, et à accepter un État actionnaire massif.
Le robot salarié :
L'option la plus fantasque n'est pas de la science-fiction. En 2017, un rapport du Parlement européen suggérait d'étudier une « personnalité électronique » pour les robots les plus sophistiqués. Poussons la logique jusqu'au bout. Le robot reçoit une fiche de paie, verse ses cotisations, ouvre des droits. Il deviendrait le cotisant idéal de notre système par répartition. Il paierait pendant quarante ans sans jamais demander sa retraite. La question a été étudiée, je me demande si avec les progrès récents elle a encore du sens.
Le raisonnement présenté ici est logique, les hypothèses ont du sens, mais tout cela exclut un élément fondamental : la valeur travail, sur le plan philosophique, sociétal et humain.
Ce que le travail lui-même représente, ce qu'il permet à chaque individu, ce qu'il représente pour la société en tant que collectivité. Que se passe-t-il s'il disparaît ?
Le travail n'est pas seulement une source de revenus. Il structure le temps, donne une place, confère une utilité reconnue par les autres. La première question, ou l'une des premières, que l'on pose à quelqu'un qu'on rencontre est souvent "et toi, tu fais quoi ?".
Que devient une société de travailleurs à laquelle on retirerait le travail, alors qu'elle ne connaît plus d'autres activités pour donner un sens à l'existence ?
Financer les retraites sans cotisants est un problème d'ingénierie fiscale. Offrir une place à chacun dans une société où le travail se raréfie est un problème de civilisation.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
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