Je viens d'une petite ville au fin fond de la Normandie.
Pas de travail, juste deux entreprises de taille intermédiaire, une fonderie et une métallerie.
Juste deux écoles, un groupe scolaire public et un privé. Je viens du public.
J'y ai rencontré Stéphane.
Au collège, Stéphane est réorienté en CPPN, les classes préprofessionnelles de niveau.
Les classes pour ceux qui ne peuvent pas aller en classe.
Il était sympa et intelligent. Moi je trouvais. Pas ses profs.
En classe, il ne parlait pas, il ne répondait pas aux questions.
Avec moi, il parlait.
Trop timide sans doute pour s'exprimer en public, paralysé par le groupe.
Allez hop, avec les nuls.
Sauf que Stéphane n'était pas nul.
Nos chemins se séparent. Il disparaît. On ne se croise plus.
Je le retrouve par hasard plus de dix ans plus tard, à Caen. J'étais allé voir mes parents.
Toujours le même survêtement blanc, les cheveux longs, les lunettes à monture noire.
On se parle de nos vies, et il me raconte.
Après le CPPN, l'école a voulu l'envoyer en mécanique générale. Mais Stéphane aimait les chiffres, alors il est parti en comptabilité.
CAP, BEP. Et ses résultats sont bons. Premier de sa classe à chaque fois.
Bac pro. Pareil. Il casse la baraque.
BTS. Encore premier.
Et cela lui permet de réintégrer un cursus universitaire où il continue à se former en comptabilité. Donc la fac, où il commence à valider les modules pour être comptable diplômé, puis se diriger vers l'expertise comptable.
Le jour où je le croise, il lui manque deux modules et un stage pour devenir expert comptable.
De CPPN à expert comptable. Joli parcours non ?
Voilà.
On ne laisse pas de temps aux jeunes.
Répondre aux questions, débattre, travailler seul, parler avec les gens, s'exprimer en public, construire un propos. Tout cela s'apprend. Lentement. À un rythme qui varie énormément d'une personne à l'autre.
Ce rythme dépend du milieu social, des habitudes culturelles, de l'environnement dans lequel on évolue, et de la maturité aussi. On croit évaluer une intelligence, mais cela n'a rien à voir: on évalue le fait d'être prêt. On mesure une transformation. Mais cela n'est pas instantané, et dès que c'est différé, on juge et on oriente. Mais sur la base de quoi ?
L'école attend des codes. Prendre la parole, se tenir droit, regarder l'adulte, argumenter. Ces codes ne s'apprennent pas qu'à l'école. Ils s'apprennent aussi avant, à la maison, en famille, avec les copains.
Chez Stéphane, on ne parlait pas, on ne lisait pas, on ne communiquait pas. Un enfant devait être silencieux et faire ce que les adultes lui disaient de faire : rien sauf si on te demande.
À l'école, on demande autre chose, sauf que Stéphane se tenait comme on lui avait appris à se tenir chez lui. Il n'était pas en retard. Il était ailleurs. Invisible.
Se plier à ce que l'institution attend, c'est difficile. Certains y arrivent très jeunes et comprennent très vite comment bien se comporter à l'école, comment être scolaire, comment être performant, quelle est la bonne attitude. D'autres mettent dix ans.
Mais on leur demande tout, tout de suite. On évalue à quinze ans une personne qui se construira dix ans plus tard.
Et ceux qu'on écarte ne reviennent presque jamais. Stéphane est l'exception. On ne retient que les exceptions. Elles nous rassurent. Elles cachent tous les autres.
Parcoursup en est un exemple : pour flécher une minorité vers des parcours d'excellence, on écrase la majorité. Et ceux qui ne connaissent pas le système, ceux qui ne connaissent pas les règles, ceux qui n'ont personne pour les leur expliquer, pour les guider, pour les accompagner, se perdent dans les méandres des formations.
Le tri n'est pas neutre. Il reproduit. Ceux qui savent jouer avancent. Les autres restent.
L'ascenseur social ne repartira que quand on se dira une chose très simple : faisons réussir le plus grand nombre, pas en leur donnant des diplômes et en faisant semblant. Pas en disant "allez hop, tout le monde au bac". Non. En leur donnant le temps de se trouver eux-mêmes, quelle que soit la formation ou le métier qu’ils embrassent.
Aujourd'hui, j'ai de nombreux parents autour de moi qui sont terrorisés par Parcoursup, et qui me demandent comment faire les meilleurs choix. Je vous le dis tout de suite, ces meilleurs choix n'existent pas, mais en comprenant le système, on peut prendre de bonnes décisions.
Alors j'explique comment le supérieur fonctionne, comment il est organisé, les différentes voies, ce que l'on attend des jeunes.
Aidons les Stéphane.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
