Le 9 juin, Anthropic met en ligne Fable 5. Son modèle le plus puissant à ce jour.
Fable 5 est bâti sur un modèle capable de tâches de cybersécurité avancées, jusqu'à repérer des failles dans des logiciels. Il s'agit du modèle le plus puissant d'Anthropic, l'éditeur de Claude.
Trois jours après le lancement, Washington réagit et exige d'interdire l'accès à Fable 5 à tout ressortissant étranger, que ce soit sur le sol américain comme ailleurs, et y compris aux propres salariés non américains d'Anthropic. Donc partout.
Sauf qu'Anthropic ne peut pas trier ses utilisateurs par nationalité en temps réel. Sans solution, et pour respecter la réglementation, Anthropic a donc désactivé Fable 5 (ainsi que Mythos 5, son autre modèle hyper puissant) pour le monde entier.
Anthropic a protesté, mais une directive légale ne se négocie pas avec le gouvernement américain, elle s'applique.
Voilà le prix de la dépendance. Vous bâtissez sur le terrain d'un autre. Le jour où il ferme la porte, il ne vous reste rien.
Et cette dépendance, nous la vivons tous déjà. Tous les jours. Sans directive ni coupure. Google traite près de neuf recherches sur dix en Europe. Meta tient le réseau social et la publicité qui l'accompagne. Apple décide qui entre dans son magasin d'applications, et à quel péage. Trois entreprises américaines captent une part immense de la valeur numérique du continent. Quand je dis immense, je parle d'une valeur dépassant les 400 milliards d'euro par an.
Ces groupes dominent nos marchés, logent leurs bénéfices là où l'impôt est dérisoire, et referment la porte derrière eux. Chaque position qu'ils verrouillent, c'est une entreprise européenne qui ne naîtra pas, car le prix de la domination, c'est l'annihilation de l'innovation locale.
Face à la menace, on veut élever une muraille. C'est comme cela que beaucoup perçoivent la souveraineté.
La souveraineté, ce serait se protéger en se réfugiant derrière des fortifications, comme si se barricader nous protégeait.
Acheter français, fermer les portes, s'emmurer. Et attendre que ça passe ? C'est ça le plan ? C'est ça la stratégie ? C'est ça notre avenir ?
Se terrer et attendre ?
Le réflexe est impropre, inefficace et inadapté.
D'abord parce qu'une muraille se franchit toujours. On la contourne, on l'escalade, on attend la fissure. Il y a toujours au moins 2 solutions à un problème, et passer une muraille n'est pas un problème insoluble. C'est inefficace par nature.
Acheter français par devoir, c'est la même muraille, simplement déguisée.
Les gens n'achètent pas un produit ou un service par devoir, ils l'achètent car il correspond à leurs attentes.
On ne devient pas souverain en haussant les remparts. On le devient en bâtissant la cité où le monde veut entrer, en attirant les gens, en leur plaisant, en les séduisant.
La souveraineté qui dure ne repose pas sur l'interdit mais sur les envies. Nous devons faire que l'acheteur, partout, choisisse notre écosystème parce qu'il s'y trouve mieux.
Et il y a des entreprises qui tentent cela.
La première s'appelle Mistral. Alors oui, je ne suis pas d'accord avec leur stratégie, je l'ai écrit cette semaine dans un post qui a généré du débat, et le débat c'est bien. Je ne suis pas d'accord car ils sont rentrés dans une stratégie d'évitement, devenant à mon sens plus une ESN qu'une entreprise d'IA. Néanmoins, ils délivrent des services de qualité et doivent être protégés. Voici le lien du post : https://www.linkedin.com/posts/jptimsit_mais-quest-ce-que-mistral-fout-pour-le-activity-7472513322156822528-5iPa?utm_source=share&utm_medium=member_desktop&rcm=ACoAAAdBAecBw9rMv0PoXPSiWTabnRwDrbL4PoE
La deuxième s'appelle ChapsVision, et son histoire est intéressante. Pendant dix ans, le renseignement intérieur français a tourné sur Palantir. Dès 2016, au lendemain des attentats de 2015, la France avait été le premier pays hors d'Amérique à équiper ses services du logiciel américain. Pratique. Efficace. Et révocable à tout instant par un fournisseur soumis, comme Anthropic, au bon vouloir de Washington. Cette semaine, le gouvernement français a annoncé que ChapsVision allait remplacer Palantir. Dans le même mouvement, l'entreprise est courtisée par le renseignement allemand et se dote d'un comité éthique indépendant capable de bloquer ses propres contrats. On ne l'a pas choisie parce qu'elle était française. On l'a choisie quand elle est devenue meilleure. C'est cela la souveraineté.
La troisième s'appelle Alta Ares, et elle prouve qu'on ne grandit pas à l'abri. Elle conçoit à l'origine une IA embarquée qui analyse en temps réel les images du champ de bataille, de jour comme de nuit, pour détecter, reconnaître et identifier les menaces. Elle a grandi sur le front ukrainien, déployée au combat, parmi les premières entreprises non ukrainiennes à abattre des drones Shahed. Elle produit ses propres drones intercepteurs capables de filer à plus de six cents kilomètres heure. Elle vient de lever cinquante millions d'euros et elle affronte, sur le même terrain, l'américain Anduril et l'allemand Helsing, deux références mondiales. Personne ne l'achète par charité. On l'achète parce que sur le front, ça marche.
Ces trois entreprises ont un point commun. Aucune n'a demandé qu'on achète ses biens et services par pitié. Chacune a construit une offre solide jusqu'à devenir la meilleure version d'elle-même, ou presque. Mistral a changé de terrain. ChapsVision a mis dix ans à être compétitif. Alta Ares a grandi sous le feu. Trois chemins, un seul principe. Devenir désirable, car le marché a toujours raison.
Mais on ne devient pas désirable tout seul. Une jeune entreprise française qui affronte Google, Meta ou un géant américain ne se bat pas à armes égales. En face, il y a des géants. Livrée à elle-même, la meilleure idée française meurt avant d'atteindre le marché. Elle meurt parce que les prédateurs écrasent toute velléité d'innovation, toute probabilité de concurrence.
Alors oui, il faut protéger. Mais protéger juste.
Protéger, ce n'est pas dresser une muraille autour du client. Ce n'est forcer personne à acheter français car l'aumône met l'entreprise sous perfusion, et elle meurt le jour où le subside s'arrête.
Protéger, c'est construire l'écosystème où nos entreprises grandissent à l'abri des prédateurs. À l'abri, pas enfermées. Le temps d'atteindre la bonne taille, l'intensité capitalistique, les marchés publics qui leur font confiance avant qu'elles soient prêtes, comme la DGSI a fini par le faire, patiemment.
L'abri est pour celle qui produit, le temps qu'elle se renforce. Le jour où l'entreprise est prête, les portes s'ouvrent d'elles-mêmes, et les clients viennent. mais ils ne viennent pas parce qu'il faut, ils ne viennent pas par devoir, il viennent car c'est dans leur intérêt.
C'est toute la différence. La muraille protège du monde. L'écosystème protège pour le conquérir. Faisons en sorte que nos entreprises disposent de meilleures offres, aidons-le pour réussir cela.
L'anecdote sur Fable 5 nous a rappelé l'enjeu. Un outil qui ne vous appartient pas peut vous être retiré à tout moment. Mais si nous avions eu un équivalent français, arrivé à maturité, prêt à prendre le relais, la situation aurait été très différente.
Arrêtons de vouloir construire des murailles, arrêtons de vouloir faire l'aumône, nos entreprises ne demandent pas cela. Elles demandent juste un cadre légal dans lequel elles peuvent s'épanouir au début, jusqu'à ce qu'elles deviennent suffisamment fortes pour pouvoir concurrencer les géants US et Chinois. Bâtissons ce cadre.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
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