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Alors ça y est. Skynet est là. Dans notre quotidien.
L'épée de Damoclès se révèle enfin. Du moins c'est ce qu'on lit partout.
Oui, partout que les majors de l'IA nous annoncent la fin du monde. Qu'il faut ralentir, ou que les agents vont prendre le contrôle d'internet, fabriquer des virus, lancer des bombes, détruire l'humanité.
Notre imaginaire est peuplé de films, de livres et de séries racontant la fin du monde, et les IA n'y sont jamais loin : Matrix, Terminator…
Alors, de quoi parle-t-on vraiment ?
Qu'est-ce qu'une IA, aujourd'hui, en 2026 ?
Si on sort de la dimension purement technique, c'est à dire un modèle avec des milliards de paramètres, un entraînement formé par une grande partie de la connaissance humaine ou des systèmes multi-agents obéissant à des protocoles complexes, une IA en 2026, c'est plusieurs choses.
D'un côté, c'est un monstre statistique.
Une IA ne pense pas, elle prédit. Elle calcule la suite la plus probable à partir de régularités apprises. Puissante, mais sans intention ni conscience. On projette une âme là où il n'y a qu'une probabilité.
Mais c'est aussi une capacité sans conscience.
Il faut discriminer ce qu'elle fait (une performance spectaculaire) de ce qu'elle est (aucune volonté propre). Tout le malentendu potentiel naît de cette confusion, mais clairement entretenue à dessein.
C'est aussi une innovation inscrite dans le temps, et 2026 n'a plus rien à voir avec 2022.
Aujourd'hui, l'IA a quitté le chatbot qui répond pour devenir l'agent qui exécute : il navigue, code, appelle des outils, agit. Ce n'est pas une intelligence soudaine, c'est une autonomie d'exécution. Voilà ce qui a changé par rapport à Chat GPT 3.5 de 2022.
Enfin, l'IA est un outil pour décider
Et pour un décideur, une IA en 2026 n'est pas une créature, c'est une capacité : déléguer une tâche cognitive à coût marginal quasi nul. Le reste est un décor.
Alors oui, une IA est protéiforme, mais ce qui préoccupe aujourd'hui, c'est l'un de ses avatars: les systèmes multi-agents.
Et là aussi, derrière ces quelques mots se cachent un phénomène qui nous concerne tous aujourd'hui tous, car nous sommes quotidiennement en contact avec les agents, tous. Lorsque nous retirons de l'argent, lorsque nous traitons nos e-mails, lorsque nous lançons une requête sur Google, ...
Partout, les agents sont partout.
Un agent, c'est un petit programme conçu pour exécuter une tâche très spécifique, et la plupart du temps très simple. Il n'est pas forcément connecté à une IA.
Un système multi-agent, c'est un système composé de plusieurs agents, IA ou non, spécialisées qui sont coordonnées, chacune dans sa tâche, par un orchestrateur, qui est lui-même un agent. Ce n'est donc plus un employé, mais une équipe.
Et si tout se joue là, c'est en raison du passage de l'IA-outil à l'IA-organisation : des boucles, des enchaînements, des actions sans humain à chaque étape. C'est précisément d'ici que naît le fantasme du contrôle d'internet.
Mais un système multi-agent reste enfermé dans les outils qu'on lui donne et les permissions qu'on lui accorde. Pas de magie, des API. Il ne fait rien qu'on ne l'ait autorisé à faire.
Donc si on prend l'analogie de l'entreprise, les agents sont des employés, l'orchestrateur un manager, le système une petite organisation qui tourne sans dormir. L'image dit la puissance autant que la limite car l'agent vous obéit dans la limite de l'organisation qui le contrôle, de ses capacités, et de son aptitude à comprendre vos consignes.
Je pense que vous visualisez maintenant pourquoi on parle beaucoup des systèmes multi-agents en ce moment. La raison est simple: leur puissance potentielle est folle.
Alors quelle est la réalité du risque ?
Le risque existe. Mais il porte deux visages, et l'on confond presque toujours le premier avec le second.
Le risque spectaculaire, qui inonde les media et les réseaux.
L'agent qui s'émancipe, prend le contrôle des réseaux, fabrique un virus, arme une bombe. C'est le risque de Terminator, celui qui fait les gros titres et nourrit les tribunes alarmistes. Il n'est pas nul, mais il est lointain, spéculatif, suspendu à des capacités qu'aucune IA ne possède aujourd'hui. On le brandit, et il pétrifie.
Et il y a le risque réel.
Celui qui ne ressemble à aucun film. Il est déjà là, discret, presque domestiqué. La désinformation produite à l'échelle industrielle. Les cyberattaques que l'on outille un peu plus chaque mois. Les métiers que l'on redessine sans prévenir. Et surtout, une dépendance qui se referme doucement : quelques acteurs concentrent le calcul, les modèles et l'accès, et vous finissez par louer votre intelligence comme vous louiez déjà votre audience.
Le paradoxe tient en deux phrases. Le risque le plus commenté est le moins probable. Le risque le plus probable est le moins commenté.
Le premier fait trembler. Le second travaille déjà. Et c'est le premier, pourtant, que les majors ne cessent de brandir.
Alors pourquoi les majors ne cessent de nous alerter sur ce risque ?
Je vois 5 options :
La peur comme argument de vente.
Le marketing de la peur, c'est vieux comme le monde, ou comme l'invention de la bombe atomique. Annoncer l'apocalypse, c'est jurer qu'on tient un produit si puissant qu'il en devient dangereux. La terreur est un superlatif déguisé : regardez comme c'est fort.
La capture réglementaire.
En réclamant qu'on les encadre, les majors sont elles-mêmes en train d'écrire les règles. Et ces règles dressent des barrières que ni les nouveaux entrants ni l'open source ne pourront franchir. On ne régule bien que ses concurrents.
La diversion.
Agiter le risque existentiel lointain, c'est détourner le regard des risques présents qui les exposent vraiment : droits d'auteur, données, emplois, concentration. On parle de la fin du monde pour ne pas parler de la fin du procès.
Un curieux mélange entre sincérité et intérêt, en même temps.
Certains y croient réellement, chercheurs de l'alignement en tête. Cela n'empêche pas que le discours serve leurs intérêts. Refuser le complotisme sans être dupe : les deux cohabitent.
Le bouclier.
Se poser en gardiens d'une technologie quasi divine attire les talents, les capitaux et le statut moral. Le prophète vend mieux que le marchand. La peur n'est pas un bug de communication, c'est le produit. Et si le prophète brandit le bouclier en disant : "Je suis celui qui vous protègera, rejoignez mon étendard !", comment réagir.
Alors non, Skynet n’est pas en train de prendre le contrôle du monde.
En revanche, quelques entreprises sont déjà en train de prendre le contrôle des infrastructures qui feront fonctionner une partie croissante de notre intelligence. Elles cherchent à prendre le contrôle des données, des serveurs, du web. Mais il y a des contre-pouvoirs.
Le véritable risque stratégique n’est donc peut-être pas qu’une IA cesse un jour de nous obéir, mais que nous devenions incapables de fonctionner sans celles qui nous obéissent aujourd’hui.
La fin du monde attendra ; la dépendance, elle, s'est initiée.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
