Il y a quatre ans, produire une option stratégique coûtait cher.
Il fallait du temps, des données, des scénarios, des logiciels, des ateliers, des consultants, des semaines d'analyse. L'aptitude à s'organiser pour bien le faire n'était pas si fréquente, et la rareté était du côté des idées. Les bonnes idées, celles qui changent les perspectives et qui peuvent transformer un business
Aujourd'hui, vous obtenez trente scénarios en quelques secondes, et ils sont tous plausibles, documentés, étayés. Et disons-le franchement, ils sont plutôt mieux écrits que ceux produits par vos équipes épaulées par vos consultants.
L'abondance a changé de camp, mais cela a des conséquences que l'on mesure de mieux en mieux, car l'objet de la stratégie se déplace, vraiment.
Le problème n'est plus de trouver. Il est d'éliminer.
La question stratégique n'a jamais été "que pourrions-nous faire ?", car virtuellement on peut tout faire. Elle a toujours été "que refusons-nous de faire ?", afin de rester concentrés sur ce que beaucoup appellent leur "why".
Tant que produire une option coûtait cher, la première question suffisait à occuper les comités. On confondait la richesse du menu avec la qualité de la décision.
Si c'est trop cher, pourquoi faire si on peut agir pour moins cher ? L'output était conditionné aux coûts, donc le choix stratégique se résumait souvent aux options finançables.
Cette confusion est terminée.
Quand la production d'options devient gratuite, la valeur se déplace entièrement vers le tri. Vous n'êtes plus payé pour générer. Vous êtes payé pour éliminer.
Le métier de stratège a changé. 99 options sur 100 doivent mourir. C'est votre métier maintenant.
Sauf que vos concurrents ont exactement les mêmes outils, et c'est le point que la plupart des dirigeants n'ont pas encore intégré.
Un avantage qui repose sur un outil disponible pour tous n'est pas un avantage, c'est une manière de moyenner la stratégie.
Si vôtre concurrent tape un prompt similaire au vôtre, il obtient la même stratégie que vous. Ce qu'il faut savoir, c'est que l'IA d'aujourd'hui n'est plus celle d'il y a 4 ans. Aujourd'hui, les services d'IA comportent des optimisateurs de prompts. Le prompt que vous entrez est ensuite transformé et optimisé, et c'est cette transformation qui est traitée. Cela signifie que l'intention est plus importante que la rédaction elle-même.
Mais si vos intentions, à vous et vos concurrents sont proches ? Pas identiques, mais proches ? Et bien cela aboutit à ce que la médiane du marché soit désormais accessible en quelques secondes, à tout le monde, gratuitement. Et vous ne construirez rien sur cette médiane.
En fait, aujourd'hui, tout le monde a la même Porsche. La question n'est plus la puissance du moteur. Elle est de savoir qui tient le volant, et où il décide d'aller.
Non, je me trompe. La question n'est pas qui tient le volant.
La question est que tout le monde a une Porsche, mais a-t-elle un volant ?
Mais il y a des choses qui restent vôtre , car trois choses ne se copient pas dans une fenêtre de conversation.
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1. Ce que vous faites de l'outil.
Une IA générique produit une stratégie générique. C'est mécanique. Le modèle est entraîné sur la moyenne du monde, il vous rend la moyenne du monde.
Le vrai travail consiste à cesser de l'utiliser comme un moteur de recherche amélioré.
Cela veut dire lui donner ce que personne d'autre ne peut lui donner. Vôtre propre conceptualisation. Vôtre compréhension du monde. Votre point de vue. Vos données réelles, pas celles du rapport annuel. Les procès-verbaux de vos comités.
Les trois projets que vous avez plantés et les raisons exactes de ces échecs, celles que vous n'avez jamais écrites nulle part.
Vos contraintes organisationnelles, technologiques, légales. Vos lignes rouges actionnariales. La liste de ce que vous ne ferez jamais, quoi qu'il arrive.
C'est cette matière qui est rare. Pas le modèle.
Un concurrent peut acheter le même abonnement en trente secondes. Il ne peut pas acheter dix ans de vos échecs et d'apprentissage sur l'exécution et la formulation d'idées.
Le travail de configuration est le nouveau travail d'avantage concurrentiel. Il est lent, technique, ingrat, invisible. Aucun dirigeant ne s'en vantera lors d'un dîner. C'est précisément pour cela qu'il fonctionne.
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2. La reconfiguration.
L'IA vous rend un matériau, mais elle ne vous rend pas une décision et son exécution.
Cette distinction est mal comprise, et elle coûte cher. Beaucoup de dirigeants confondent la fluidité du texte avec la solidité du raisonnement. Le modèle écrit mieux que leur comité stratégique. Ils en concluent qu'il pense mieux. C'est faux.
Le travail commence quand la génération s'arrête.
Découper les propositions, les croiser entre elles, en écarter les trois quarts, chercher méthodiquement ce que la machine n'a pas vu, pas compris, mal interprété, en raison de sa construction.
Or vôtre avantage se loge exactement là. Dans ce qui n'est écrit nulle part ailleurs, dans aucune base de données, mais dans vôtre tête. Dans vos intuitions et vôtre courage.
Dans le signal faible que vôtre commercial de terrain vous a remonté mardi et qui contredit toutes les études sectorielles. Dans l'intuition que ce marché va se retourner, une intuition que vous ne pouvez pas encore prouver et que le modèle refusera donc de formuler.
Une IA est structurellement conservatrice. Elle interpole, mais elle ne rompt pas avec les usages établis. Et vôtre force est là : vôtre métier devient la rupture.
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3. Le renoncement.
Et il y a ce que la machine ne fera jamais parce que la question ne lui est pas posée.
Elle peut modéliser un arbitrage sans en comprendre les tenants et les aboutissants.
Une stratégie réelle, c'est quelque chose de physique, cela implique des conséquences dans la vie réelle. Tout ce qu'une IA est incapable de percevoir.
Une stratégie qui n'oblige à renoncer à rien n'est pas une stratégie, mais c'est juste un catalogue d'options.
Une IA ne peut pas comprendre ce que cela implique de choisir un marché, de perdre un client, d'arrêter un projet dans lequel une équipe a mis deux ans de sa vie, parce qu'il faut.
Aucune IA n'assumera cela.
Elle ne portera pas le conflit. Elle ne perdra pas le sommeil. Elle ne reviendra pas devant le conseil dans dix huit mois pour expliquer pourquoi.
La machine produit les options, mais aucune des conséquences, il est là vôtre privilège de stratège.
Et cette asymétrie ne se réduira pas. Elle va s'aggraver.
La valeur migre vers ce qui reste rare, et ce qui reste rare, c'est la volonté de trancher.
L'IA ne va pas remplacer les stratèges. Elle va révéler qu'il y en avait très peu.
Pendant vingt ans, la production d'analyses a servi d'alibi. On produisait du volume pour éviter de choisir. Le PowerPoint tenait lieu de courage.
Cet alibi vient de disparaître. La machine produit désormais le volume mieux et plus vite que vous.
Il ne nous reste que la décision.
Dites-moi si je me trompe, mais pour moi, l'IA a rendu la réflexion gratuite mais la décision hors de prix
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
