Il faut d'abord rendre à l'Europe ce qui lui appartient. Elle sait fabriquer des cerveaux. Ses laboratoires produisent des modèles que le monde entier respecte, que certains convoitent, et il serait injuste de réduire ce talent à une victoire de façade. L'Europe compte des chercheurs parmi les meilleurs de la planète (combien de médailles Fields ?), des équipes capables de rivaliser avec les plus grands noms américains, et quelques modèles qui, sur le papier, n'ont rien à envier à personne.
La difficulté n'est pas là. Elle se tient ailleurs, dans une confusion tenace, presque culturelle, entre construire une chose et posséder le lieu où cette chose prend de la valeur.
Un modèle d'intelligence artificielle, ce sont juste des variables et des paramètres sur une feuille de papier. Des cercles, des flèches, des pondérations. Un modèle, c'est une conceptualisation de haut niveau, mais c'est tout.
C'est en fait un locataire. Il s'installe dans un bâtiment qu'il n'a pas élevé, dont il ne possède ni les murs, ni les fondations, ni la porte d'entrée. Et ce bâtiment, dans l'économie de l'IA, compte quatre étages parfaitement identifiables.
Le premier étage, c'est le sol. Les puces. Sans processeurs, un modèle n'est qu'une idée qui ne s'exécute nulle part. Or ces processeurs, ceux qui permettent l'entraînement les modèles comme ceux qui les font répondre à chaque requête, sortent presque tous de la même entreprise américaine, dépendante à son tour d'une poignée d'usines asiatiques. L'Europe n'a pas ce sol. Elle l'achète, très cher, à un propriétaire qui fixe le prix et décide qui sera servi en premier.
Le deuxième étage, ce sont les murs. Le cloud. Un modèle a besoin d'un lieu immense où respirer, où s'entraîner pendant des semaines et répondre en une fraction de seconde. Ce lieu, ce sont trois nuages américains qui le louent au monde entier, au mois, à l'heure, à la seconde. Une entreprise européenne qui déploie son intelligence artificielle signe presque toujours son bail chez l'un de ces trois propriétaires. Elle habite leurs murs. Elle paie leur loyer.
Le troisième étage, ce sont les couloirs. Les plateformes. Les outils par lesquels un modèle devient réellement utilisable, les environnements où les développeurs le branchent, l'orchestrent, le relient au reste du monde. Là encore, les couloirs les plus fréquentés partent de l'autre côté de l'Atlantique. On les emprunte sans y penser, comme on prend un escalier sans se demander à qui appartient l'immeuble.
Le quatrième étage, c'est la rue. La distribution. L'endroit où l'intelligence artificielle rencontre enfin son utilisateur. Le système d'exploitation d'un téléphone, le magasin d'applications qui l'autorise, le logiciel professionnel dans lequel elle s'invite, le moteur qui décide de ce que l'on verra. C'est l'adresse, la seule façon d'être trouvé. Et cette rue, presque partout, appartient à quelques entreprises américaines qui tiennent la porte et prélèvent un péage à chaque passage.
Le locataire européen, lui, peut meubler magnifiquement. Il peut installer le plus beau des modèles, la décoration la plus raffinée, l'aménagement le plus ingénieux que le continent ait jamais produit. Cela ne change rien à l'essentiel. À la fin du mois, le loyer part de l'autre côté de l'Atlantique. Et le propriétaire ne plaisante pas sur les échéances.
Chaque entraînement, chaque requête, chaque heure de calcul, chaque appel facturé à la seconde est un versement discret vers ceux qui possèdent les murs. Car la valeur, dans l'économie de l'IA, ne se loge pas où l'on croit. Elle ne récompense pas d'abord celui qui crée, elle récompense celui qui tient la barraque.
C'est ici que la plupart des discours se trompent. On mesure la souveraineté à la nationalité d'un laboratoire, comme si un drapeau planté sur un modèle suffisait à garantir l'indépendance. On s'enorgueillit d'un champion national, on célèbre une levée de fonds, on répète que l'Europe est de nouveau dans la course. Mais la souveraineté ne se lit pas sur la façade, elle se lit sur le bail. Elle ne tient pas à ce que vous fabriquez, elle tient à ce dont vous dépendez.
Produire le meilleur des modèles sur la base de recherches nationales de haut niveau, tout en louant chacun des étages sur lesquels il repose, ce n'est pas bâtir une puissance. C'est bâtir une dépendance vitale, une dépendance qui parle français et qui règle ses factures en dollars.
Reste alors à comprendre ce qu'est vraiment la souveraineté, car sur ce point aussi l'on se trompe souvent. La souveraineté, ce n'est pas demander l'aumône. Ce n'est pas frapper à la porte du propriétaire pour le supplier de baisser le loyer. Ce n'est pas réclamer des subventions comme on tend la main, ni dresser à la hâte des murs de protection autour d'une maison que l'on ne possède toujours pas. Un locataire qui implore la clémence de son bailleur reste un locataire. Un continent qui passe son temps à réguler, à se plaindre, à quémander un traitement de faveur avoue simplement qu'il n'est pas chez lui. La plainte n'a jamais construit une once d'indépendance. Elle en est même l'exact contraire, l'aveu tranquille d'une position de faiblesse.
La vraie souveraineté est plus exigeante, elle consiste à bâtir. Non pas un mur, mais un quartier, avec plein de ponts et de voies sur berges. Un écosystème où l'on vit mieux qu'ailleurs, et où l'on demeure non par devoir patriotique mais par intérêt bien compris. Cela veut dire posséder au moins quelques étages de son propre immeuble. Des lieux de calcul que l'on contrôle, des modèles dont on maîtrise les poids et les usages, des données que l'on ne cède à personne, une relation directe avec les entreprises et les citoyens que nul propriétaire lointain ne pourra couper du jour au lendemain. Cela veut dire offrir de meilleures conditions, une confiance plus solide, un respect de la vie privée que les autres ne garantissent pas, une intégration si fine dans le tissu européen que partir reviendrait à perdre quelque chose. Une adresse que l'on choisit parce qu'on y est mieux, et non parce qu'un règlement l'impose.
C'est exactement la logique que suit une entreprise lucide lorsqu'elle cesse de louer son audience aux plateformes pour bâtir enfin son propre actif et moderniser sa stratégie. On ne se libère jamais d'un propriétaire en le suppliant. On s'en libère en construisant, patiemment, un lieu à soi que les autres finissent par envier.
La souveraineté commencera donc le jour où l'on cessera d'admirer les meubles pour regarder qui détient les murs. Et elle s'accomplira le jour où l'on possèdera enfin quelques murs à soi, dans un quartier si bien pensé que le reste du monde vient y chercher une place.
Et pour arriver à cela, il faudra commencer par deux choses: lucidité et courage.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain et nous parlerons montagnes russes✌️
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
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