En 2023, cet ingénieur logiciel senior de Texas Instruments à Kansas City, payé 240 000 $ par an, a eu une idée simple et cynique.
Surchargé de travail, c'est ce qu'il affirme, il a décidé de commencer à sous-traiter quelques tâches les plus accaparantes, pour finalement sous-traiter l'intégralité de son travail.
Il a embauché Arjun Patel, un développeur de 27 ans basé à Bangalore, pour 800 $ par mois, et lui a confié une partie de son activité.
Pendant 18 mois, Arjun travaillait et Raymond pouvait se consacrer à autre chose.
Sauf qu'Arjun n'était pas juste bon, il était excellent et la qualité de son travail a commencé à se voir.
Les compétences d'Arjun étaient très au-dessus de celles de Raymond, et à chaque cycle d'évaluation, Raymond a commencé à recevoir des félicitations et à être reconnu dans l'entreprise pour sa rigueur et son talent.
Talent qui a eu des effets considérables car lors de son entretien annuel, Raymond a eu la meilleure évaluation de sa carrière, un prix Rising Star (employé de l'année) et une promotion.
L'histoire s'est terminée quand Raymond a transmis à son manager un document qu'Arjun avait signé "Cordialement, Arjun".
Tête en l'air quand même, Raymond.
Raymond a été licencié et poursuivi pour fraude et Texas Instruments a embauché Arjun directement.
Cette histoire vous plaît ?
Elle est pourtant totalement fictive.
Il n’y a aucune trace de cette histoire dans les sources d’archives ou les bases de données sérieuses.
L'origine de cette histoire est supposément CNN via son compte Twitter, mais il n'y a aucun post publié.
Cette histoire n'existe pas. Ou plus précisément, elle est une combinaison de plusieurs cas très différents qui représentent chacun une facette de cette histoire. Il y a bien le cas anonymisé d'un BOB en 2013-2014 impliquant une entreprise chinoise, mais c'est assez différent et bien moins sophistiqué.
Ce qui est certain en revanche, et réel, c'est qu'elle fait la joie des réseaux sociaux depuis quelques années. J'ai remonté sa trace à début 2023, et ce n'est pas un hasard.
En fait, le récit est copié-collé par des comptes qui cherchent à générer de l'engagement, likes & partages, sans jamais citer leur source originale.
Chaque republication efface le contexte précédent en opérant quelques modifications, changement de nom, de ville, ou de montant de salaire, pour paraître "nouveau" ou "local", ce qui rend le traçage technique impossible.
En résumé, ce n'est pas un événement qui a "eu lieu" à une date précise, mais un contenu qui a commencé à circuler à un moment donné, sans laisser de "signature" ou de preuve de sa création initiale. C'est un "contenu fabriqué" destiné à capter l'attention par le sensationnalisme, mais il ne repose sur aucun fait avéré ou article journalistique publié.
Sauf que cette histoire est passionnante, car la mésaventure de Raymond est un symptôme. Un symptôme de nos peurs face à un monde massivement bouleversé depuis 5 ans.
Nous avons peur d'être remplacés.
Par un algorithme, par un freelance de Bangalore, par quelqu'un de plus jeune, de plus compétent, de moins cher. Raymond incarne cette angoisse silencieuse que beaucoup de salariés portent sans jamais la formuler.
En fait, Arjun est une métaphore. La métaphore de l'IA qui est rentrée dans nos vies depuis 3 ans et qui peut faire notre travail pour moins cher, et bien mieux, comme Arjun.
Nous avons peur de ne pas être à la hauteur.
Raymond sous-traite parce qu'il est dépassé. Ou en tout cas pense qu'il l'est.
Et si nous aussi, au fond, nous sentions que nous avions échoué ? Pas dans notre travail, mais dans l'équilibre que nous cherchons à atteindre entre notre vie professionnelle et notre vie privée ? Dans ce cas Raymond est la manifestation de notre fantasme le plus enfoui : trouver une solution pour travailler, tout en vivant, vraiment. Mais c'est en trichant. Certes.
Nous voulons croire que la fraude finit toujours par être punie.
La justice triomphe toujours. Le bien l'emporte toujours sur le mal. Raymond est licencié. La justice est rendue. Cette histoire nous rassure sur un ordre moral que le monde réel ne respecte pas toujours. Il est important de continuer à croire aux contes de fées.
Nous sommes fascinés par ceux qui parviennent à tromper le système.
Avant d'être scandalisés, nous admirons Raymond. Son audace. Son cynisme assumé. Le courage qu'il a eu à faire ce que beaucoup désirent.
Cette histoire flatte en nous une envie inavouable : travailler moins, gagner plus, sans que personne ne s'en aperçoive.
Nous avons peur que le talent invisible finisse par nous dépasser.
Arjun est meilleur que Raymond. Et il travaillait dans l'ombre, sans reconnaissance, pour 800 $ par mois.
Combien d'Arjun y a-t-il autour de nous, invisibles, sous-payés, au service d'un manager qui ne nous accorde pas la reconnaissance que nous méritons alors que nous sommes bien meilleurs que ce que notre statut laisse croire ?
Se penser Arjun, n'est-ce pas aussi une manifestation de la précarité et du sentiment d'inconfort au travail ?
Finalement, peu importe que Raymond ait jamais existé. Cette histoire reflète nos difficultés, nos peurs et nos angoisses dans un monde où le travail se métamorphose à une vitesse folle depuis quelques années.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
