Claude est un outil formidable.
Il y a encore peu, je vous présentais l’étendue de ses fonctions : il réalise des prouesses qui frôlent le spectaculaire. Mais cette magie ne doit pas masquer une réalité plus cynique. À mesure que nous intégrons les grands modèles de langage dans nos quotidiens, un basculement invisible s'opère. L’IA n’est plus seulement un outil à notre service, elle devient notre assistant au quotidien. Mais pas un assistant neutre qui exécute ses tâches discrètement en silence. Non. Un assistant qui nous impose progressivement ses propres contraintes, sa propre logique, et son propre business model.
Sa puissance et sa polyvalence ne doivent pas masquer certaines pratiques qui m'exaspèrent au plus haut point. Et croyez-moi, je suis loin d'être le seul. Donc oui, aujourd'hui on sort du panégyrique pour rentrer dans les affres du quotidien.
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1. La courtoisie algorithmique
Avez-vous remarqué ce pattern systématique ? Quand vous posez une question à Claude, il ne répond presque jamais directement. Il commence par résumer votre prompt (« Tu me demandes si… »), valide votre démarche (« C'est une excellente question… »), détaille sa future méthodologie (« Voici comment je vais procéder… ») , et enfin, délivre sa réponse.
Sur une question isolée, cette posture professorale est intéressante, car Claude exécute une tâche et en même temps nous comprenons ce qu'il fait, et en quelque sorte nous apprenons.
Mais sur de longues sessions de travail intensives, cette courtoisie algorithmique (on va appeler ça comme ça) est très exaspérante.
Alors oui, l'un des buts des développeurs c'est de faire paraître Claude plus humain. En expliquant son raisonnement, on a une impression de conversation courtoise et constructive.
Mais je pense que le véritable objectif est ailleurs.
Claude réexplique constamment ce qu’il vient de comprendre. Il reformule le connu, contextualise l'évidence et produit des blocs de texte gigantesques et la plupart du temps redondants dans une longue conversation. Alors que nous, nous avons un projet à conduire et nous voulons simplement avancer.
Le résultat ? Une consommation de tokens délirante. Et c'est là que la charge cognitive s'inverse. Au lieu de vous concentrer uniquement sur votre projet, vous vous retrouvez à micro-gérer la mémoire RAM de la machine : « Je vais raccourcir ma phrase », « Je vais lui interdire de résumer », « Je vais ouvrir un nouveau chat ». L’outil censé fluidifier votre travail vous oblige à adapter votre propre cerveau à ses limites industrielles. Car derrière la magie, les tokens ont un prix.
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2. Une mémoire infinie, mais une amnésie systématique
À force de consommer les tokens comme une centrale nucléaire, la session web finit inévitablement par saturer et la discontinuité devient la norme.
La dégradation est progressive, puis totale : le modèle commence à perdre le fil, oublie des consignes fixées deux heures plus tôt, confond les variables ou mélange les données. Répète ce qu'il vient de dire ou alors fait exactement le contraire d'une consigne donnée 5 mn plus tôt.
J'ai un exemple très simple: je conçois une page pour mon site web avec un format spécifique et un service imbriqué. Mais là n'est pas l'enjeu. Je lui demande des codes couleurs dans une palette déjà fixée avec lui 5 mn plus tôt, et Claude décide de me donner des couleurs qui n'ont rien à voir, et il m'écrit un roman pour m'expliquer que c'est mieux. Je lui dis que cela ne correspond pas aux consignes déterminées ensemble 5 mn plus tôt et il me pond un nouveau roman pour me dire que j'ai raison, qu'il a fait erreur, et que mon choix est le meilleur. En tout, 10 mn d'échange et plusieurs centaines de tokens brûlés pour revenir au même point que 10mn plus tôt.
Sauf que ces centaines de tokens brûlés ont des conséquences, car vient alors le moment absurde où l'interface vous bloque ou sature. Votre seule option ? Ouvrir une nouvelle conversation et tout recommencer.
Imaginez un architecte obligé de réexpliquer l’intégralité des plans du chantier à ses ouvriers à chaque début d'après-midi. Imaginez un développeur contraint de refaire l’historique du code plusieurs fois par jour. C’est exactement ce que nous faisons. Nous payons pour augmenter notre productivité, mais nous passons un temps fou à reconstruire le contexte que l'outil vient lui-même de détruire.
Ceux qui n'utilisent l'IA que pour générer un mail ou poser une question rapide ne voient pas ce plafond de verre. Mais dès que l'on travaille sérieusement sur des projets longs, la réalité nous rattrape : nous sommes encore dans l’âge de pierre de cette technologie.
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3. Le GPS d’apprentissage
On a déjà parlé de mille usages de Claude : automatisation de contenus, production d'applications, et j'en passe. Mais l'un de mes préférés, c'est l'apprentissage d'un logiciel ou d'un service.
Avec Claude, j'apprends beaucoup plus vite.
Ma méthode est simple. J'ai un projet, je dois utiliser un outil que je ne connais pas. Le logiciel sur un écran, Claude sur l'autre. Et j'avance par captures d'écran :
« Je dois faire ça, regarde » → capture. Il me dit quoi faire. Je le fais. Capture de ce que je viens de faire → « Comme ça ? » Il valide. J'avance.Résultat : je dompte un nouveau logiciel en un temps record. Un vrai GPS qui me guide virage après virage.
Sauf que… ça consomme des tokens de fou. L'image dans un sens, le texte, ses réponses à rallonge pour me réexpliquer ce qu'on vient tout juste de faire. Chaque aller-retour pèse une tonne.
Le gain de vitesse est spectaculaire car l'apprentissage est ultra-contextualisé, directement branché sur le problème réel. C'est l’une des plus grandes révolutions de l’IA générative : elle ne sert pas seulement à produire, elle sert à transmettre une compétence instantanément.
Mais cette méthode a un coût caché colossal. Les captures d'écran (les tokens de vision), les réponses détaillées et les reformulations successives font exploser la fenêtre de contexte en un temps record. On se retrouve exactement dans la position du conducteur au volant d’une Ferrari… mais dotée d’un réservoir de 12 litres. La puissance est phénoménale, mais l'autonomie est ridicule, et il faut refaire le plein constamment.
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4. Quand la contrainte technique devient cognitive
C’est probablement le point le plus philosophique, et le moins discuté. Nous pensions utiliser les IA, mais ce sont elles qui dictent la danse.
Comme l'usage est contraint avec un périmètre limité, pour contourner ces limites nous adaptons notre manière d’écrire, de découper les problèmes, de structurer nos projets et même de réfléchir. Les barrières techniques des machines se transforment en habitudes cognitives pour les humains. En fait, pour limiter le nombre de tokens brûlés, au lieu que la machine s'adapte à nous, c'est nous qui adaptons notre façon de penser.
Dans les faits, nous formons notre propre pensée pour qu'elle soit "IA-compatible".
Et seules les personnes qui ont les forfaits les plus gros, ou l'usage en API avec les tokens quasi-illimités, peuvent être vraiment libres de penser comme ils veulent.
Nous aboutissons à une segmentation de la pensée, fondée sur l'économie des tokens.
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5. Ma liberté de penser
Alors, faut-il tout jeter ? Évidemment que non. Malgré toutes ces tares, je continue à utiliser Claude massivement, tous les jours.
Parce que le ratio reste positif. Le gain de productivité et la vitesse d'apprentissage sont tellement immenses que nous acceptons volontiers de payer le prix de la frustration.
Mais je n'utilise pas que Claude. Je le mets systématiquement en concurrence avec ChatGPT et Gemini (LeChat est encore trop léger, et c'est dommage). Cela me permet à travers plusieurs abonnements de limiter ma consommation totale de tokens, mais surtout, cela me permet de garder la main sur ma façon de penser. Je ne suis pas dépendant d'un paradigme, je navigue entre plusieurs, et je reste libre.
En tout cas j'essaie.
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C’est tout pour aujourd’hui, on se retrouve samedi prochain ✌️
Passez un merveilleux week-end.
Jean-Philippe
P.S. J’ai toujours beaucoup de plaisir à vous partager mes analyses et points de vues chaque samedi matin.
Et si vous êtes allé au bout, c’est que nous partageons ce goût pour l’analyse. Mais c’est peut-être aussi le cas d’un de vos proches, un ami ou un membre de la famille, que vous pourriez inviter à la discussion.
Peut-être pourriez-vous juste lui transférer Secret Sauce avec un bref message : “Je viens de lire cette analyse, je serais curieux d’avoir ton point de vue.”
